17/01/23 Portrait

Les spotters, témoins passionnés de l’histoire de l’aviation

Fascinés par les avions, les planes spotters scrutent le ciel des aéroports pour immortaliser les aéronefs, spécifiquement ceux présentant des détails particuliers. Le Groupe ADP et l'équipe d'Entre voisins viennent de rencontrer quelques-uns de ces observateurs avec lesquels les équipes du Groupe ADP travaillent à aménager certaines zones de spotting, en toute sécurité, dans les aéroports parisiens à l’instar de ce qui est fait sur d’autres plateformes européennes.

Groupe de spotters prenant un aéronef en photo

Groupe de spotters prenant un aéronef en photo

Bernard Charles, 59 ans, est un passionné d’aéronautique. Pilote privé, photographe, il est membre d’associations aéronautiques telles que l’Amicale Jean-Baptiste Salis de la Ferté-Alais, l’association des Professionnels du Concorde (APCOS), le Club Concorde (AIACC), ou encore Fly n’Kiss qui offre des baptêmes de l’air aux enfants malades ou accidentés de la vie. Plane spotter aguerri, il est habitué de Paris-Charles de Gaulle. Il nous partage sa passion et tout ce qu’il faut savoir sur ces observateurs du ciel.

Qu’est-ce qu’un spotter ?

Le spotting est né pendant la Seconde Guerre mondiale en Angleterre avant qu’on ait mis en place un vrai réseau de radars vers la fin du conflit. Quand il y avait des raids aériens notamment vers Londres, il fallait pouvoir identifier et prévenir suffisamment tôt de l’arrivée des avions allemands et savoir les distinguer des aéronefs des forces amis. Donc spotter, cela veut dire se positionner à un endroit, observer et repérer.

Le spotter est donc d’abord un observateur. Placé le long des côtes anglaises ce réseau d’observateurs communiquait avec les états-majors. C’était un vrai système d’alerte précurseur mis en place grâce au pragmatisme et au bon sens anglo-saxon. Après la guerre, le radar s’est développé rapidement mais les passionnés d’aviation civile ou militaire ont voulu perpétrer cet outil permettant de tracer la vie d’une flotte ou d’une force aérienne.

Pour ma part, c’est venu un peu naturellement. À partir du moment où l’on aime l’aviation, on traîne sur les terrains, on veut garder des souvenirs et tout s’enchaîne !

Et aujourd’hui, qu’observent les spotters ?

Quand on s’intéresse à la vie de l’aéronautique, on s’intéresse à la vie d’un avion. Le spotter est un maillon de cette chaîne parce qu’il va, grâce à ses observations, être capable de retracer la vie d’un avion. Les « vrais » spotters au sens originel du terme, ne prennent pas de photos. Le spotter anglo-saxon – c’est essentiellement une activité pratiquée au Royaume-Uni se balade dans les aéroports avec une simple paire de jumelles, voire une longue-vue, et un carnet de notes, et il retrace l’historique des avions. Plus tard, des spotters qui voulaient avoir des éléments plus visuels se sont mis à la photo. Il y a des gens extrêmement pointus dans le domaine du spotting qui se sont spécialisés dans l’aviation militaire, l’aviation ancienne, dans l’aviation civile, ou encore dans les biz-jets, les avions VIP ou gouvernementaux.

Certains peuvent retracer l’historique complet, si possible avec des images, de la vie d’un avion. Aujourd’hui, la photographie s’est numérisée mais il y a encore un énorme fonds de photos sur papier et en diapositives. Il existe des associations qui pratiquent des bourses d’échanges et organisent des conventions afin que ces passionnés complètent leur collection à la recherche d’une image rare ou particulière de la vie d’un avion.

En ce qui me concerne, j’essaie plutôt d’avoir plusieurs photos pour un type particulier d’avion. Prenons par exemple Air France. C’est intéressant d’avoir au moins une dizaine de photos de chaque type d’aéronef de la compagnie parce qu’il peut y avoir des variantes entre les avions d’un même type. Les spotters font la chasse à ces différences, à l’image du philatéliste qui recherche les anomalies dans un timbre. Ce détail peut faire prendre de la valeur à l’image sur le marché de la photo aéronautique.

Notons également que, grâce aux sites Internet sur lesquels les spotters peuvent déposer leurs photos, les images deviennent visibles et peuvent déboucher sur des collaborations avec la presse spécialisée, des maisons d’éditions ou fabricants de maquettes, entre autres.

« Chaque spotter est à la recherche d’une image rare ou particulière de la vie d’un avion »

Où « spottez » – vous ?

J’habite à côté de Paris-Charles de Gaulle, donc j’exerce essentiellement cette activité sur cet aéroport. Mais je spotte un peu partout, dans les meetings aériens, dans des bases militaires, dans d’autres aéroports de la région parisienne. Quand je pars en vacances, je m’arrête systématiquement à l’aéroport de Châteauroux, véritable repère d’oiseaux rares. En termes de déplacement et au regard de mes autres activités, je ne suis pas au niveau des spotters qui parcourent les aéroports du monde entier pour trouver l’image qu’ils n’auront pas à Paris-Charles de Gaulle.

Que cherchez-vous à observer ?

Si certains s’attachent aux détails, pour ma part je recherche plutôt les nouvelles livrées, les spéciales réalisées sur les avions à l’occasion d’événements particuliers. Par exemple, des compagnies qui mettent en ligne des avions qui ne sont pas aux couleurs d’origine. Certains sont de véritables œuvres d’art ! Je me souviens particulièrement de l’A340 d’Etihad qui avait une Formule 1 stylisée sur son fuselage à l’occasion d’un Grand Prix ou de la somptueuse livrée « Quetzalcoatl » sur un Boeing 787 d’Aeromexico. Sans oublier Emirates qui nous gratifie très régulièrement de livrées de toute beauté.

 

 

 

« Ce que je cherche en priorité, ce sont les décorations spéciales réalisées sur les avions à l’occasion d’événements particuliers. ».

Quel a été votre Graal ?

Je n’ai pas vraiment de Graal. Mais le Concorde est le seul avion pour lequel j’avais dans l’idée de faire une collection. À l’époque, il fallait des photos du Concorde sous toutes les coutures, dans toutes les positions, au décollage, à l’atterrissage, au roulage, etc. J’ai une photothèque de près de 2 000 clichés du bel oiseau ! Avant Concorde, je faisais de la photo, et quand il y a eu le Concorde Sierra Delta peint aux couleurs de Pepsi, cela a été l’élément déclencheur pour moi, j’ai vraiment commencé à faire du spotting. J’ai trouvé extraordinaire que l’on peigne des avions avec d’autres couleurs que la livrée d’origine.

 

2 000

C’est le nombre de clichés que Bernard Charles a réalisés du Concorde.

Spottez-vous seul ou en équipe ?

Ça dépend ! Comme je vis à côté de Paris-Charles de Gaulle, dès que j’ai une information, si je suis disponible, je vais sur la plateforme ! Partager, voir des gens du milieu, c’est intéressant. Cependant à l’instar des pratiques des collectionneurs et des photographes, le spotter a ses trucs et astuces et ses coins sur le terrain qu’il n’ébruite pas forcément ou ne partage qu’à un cercle restreint. La rétention d’informations reste quand même rare, nous avons des canaux particuliers sur les réseaux sociaux, donc globalement, les infos sont partagées !

 

Quels sont les outils indispensables pour spotter ?

La presse spécialisée et les sites Web sont incontournables, indépendamment du bouche-à-oreille et du réseau que l’on constitue. Deux applications Web sont également indispensables :

ASDB Exchange qui permet de visualiser certains vols militaires et l’application  Flight Radar 24 qui permet de visualiser le trafic aéronautique civil. Sur cette application, moyennant un abonnement, on peut paramétrer des alertes pour certains appareils ou vols spéciaux. Les délais de prévenance ne sont pas très élevés, la veille ou le jour-même, donc il faut être réactif !

Nous avons aussi des groupes Messenger, Discord et Facebook publics et privés, car pour les avions VIP ou gouvernementaux, nous nous engageons à ne pas faire circuler des informations. C’est une règle établie au sein des spotters.

Sans oublier la radio portable qui permet d’écouter les fréquences aéronautiques en toute légalité.

Quelles sont les qualités d’un bon spotter ?

Au-delà d’être un bon photographe sur un thème ayant des codes très précis, le spotter doit être quelqu’un de curieux, de patient et d’humble (le passage d’un nuage au plus mauvais moment ou un atterrissage sur une piste opposée peuvent ruiner des heures d’attente…)

Le spotter doit être respectueux des règles propres aux sites sur lesquels il pratique et, à ce titre, les plus expérimentés doivent aussi faire preuve de pédagogie pour sensibiliser les novices et les jeunes aux règles et contraintes telles qu’on en rencontre aux abords de grandes plateformes.

 

« Le spotter est quelqu’un de curieux, patient, humble et respectueux des règles en vigueur. »

Quelles sont vos relations avec le Groupe ADP ?

Avant de rencontrer spécifiquement le Groupe ADP le 25 octobre dernier, j’avais participé à des réunions avec la Brigade de Gendarmerie des Transports Aériens (BGTA), l’armée (Vigipirate), le Groupe ADP et la préfecture pour mettre en place le plan « Spotter vigilant ». Nous serons donc en capacité d’alerter en cas de comportements malveillants ou tentatives d’intrusion avec l’idée que le spotter est partie intégrante de la sécurité de l’aéroport. Depuis plus d’une dizaine d’années, la préfecture nous délivre une autorisation de photographier à condition que nous nous engagions à ce que notre sujet principal soit l’aéronef et non les bâtiments ou l’intérieur de l’aéroport. Cette carte est délivrée actuellement en trois semaines et est valable trois ans. C’est indispensable de l’avoir pour spotter sur les aéroports parisiens.

Plus spécifiquement, avec le Groupe ADP, nous avons travaillé le 25 octobre dernier à l’aménagement d’endroits pour pratiquer notre activité. Quand on recherche un « spot » pour photographier, on ne sait pas forcément si c’est idéal du point de vue de la sécurité de l’aéroport. L’objectif de ce groupe de travail est de faire en sorte que notre activité soit reconnue et connue de tous les corps d’état, car hormis Vigipirate et la BGTA, peu de gens nous connaissent. Durant cette réunion souhaitée par le président Augustin de Romanet, nous avons pu parler de ce qui est mis en place sur d’autres plateformes.

À l’issue de la réunion, nous avons emmené les équipes de la communication du Groupe ADP faire un tour de nos spots, pour qu’elles voient les difficultés qu’on y rencontre, les endroits que l’on pourrait aménager. On leur a par exemple montré un poteau qui nous gênait, une espèce de totem qui ne servait à rien, et une semaine après il était enlevé ! Surtout, nous avons insisté pour dire que nous pouvons être utiles à la sécurité de l’aéroport.

« Nous serons bientôt en capacité d’alerter les autorités en cas de comportements malveillants ou tentatives d’intrusion : le spotter va devenir partie intégrante de la sécurité de l’aéroport. »

Quelles sont vos prochaines échéances de spotting ?

En dehors de la saison des meetings qui demande de l’organisation et de l’anticipation, je n’ai pas d’échéance particulière. Je me base sur mes recherches (web et presse spécialisée) et les informations qui circulent sur les réseaux sociaux ainsi que mes alertes Flight radar. Concernant Paris-Charles de Gaulle, c’est vraiment au fil de l’eau. Par exemple, nous venons d’apprendre qu’Etihad remettra en service ses A380. Ils commenceront à Londres, mais c’est certain qu’il reviendront à Paris-Charles de Gaulle aussi. Quand nous aurons l’information, nous serons là. Nous sommes là aussi quand c’est le premier ou dernier vol d’un type d’avion dans une flotte, il y a un côté émouvant finalement. L’aspect historique compte : avoir des traces de ces moments-là, c’est important.

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